Un financement tech atrophique : L'évidence chiffrée

En 2024, le Cameroun n'a levé que 14 millions de dollars, une somme dérisoire comparée à ses pairs africains :

Pays Montant levé (2024) Population  Financement par habitant ($)
Nigeria ~1,2 milliard $ 218 millions 5,50
Kenya ~650 millions $ 54 millions 12,04
Cameroun 14 millions $ 29,5 millions 0,50
Afrique 3,2 milliards $ 1,4 milliard 2,29

 

Ces données, vérifiées, démontrent que le Cameroun collecte 24 fois moins de fonds par habitant que le Kenya. Ce n'est pas un incident, mais un symptôme de défaillances systémiques.

Acteurs privés : un souffle d'air frais

Malgré ce tableau sombre, des initiatives privées, comme Azamra Finance Technologies (Fintech) et Yango Ventures (e-commerce, SaaS B2B), investissent. ActivSpaces maintient ses trois pôles TIC (Douala, Buea, Bangangté). Ces acteurs perçoivent un potentiel inexploité dans un marché de 29,5 millions d'habitants à la population jeune et connectée. Leur engagement, loin de toute philanthropie, pallie l'absence de politiques publiques.

L'infrastructure : le talon d'achille persistant

  1. Connectivité internet décevante
    Avec un taux de pénétration de 42%, légèrement supérieur à la moyenne africaine (40%), l'internet camerounais entrave le développement numérique.
  2. Le cas starlink : une opportunité manquée ?
    L'interdiction puis les négociations autour de Starlink illustrent les paradoxes réglementaires du Cameroun. Tandis que les entrepreneurs cherchent des alternatives (VPN, solutions de contournement), l'État privilégie le contrôle à l'innovation, créant une économie parallèle informelle.
  3. La crise énergétique : un obstacle majeur
    Les coupures d'électricité récurrentes d'ENEO sabotent le développement de data centers et serveurs. Cette instabilité écarte les investisseurs. Des solutions comme le solaire, les groupes électrogènes (coûteux) et les batteries de secours (investissement lourd) sont sous-exploitées ou inaccessibles.

Les talents : fuite des cerveaux et formation inadaptée

Les talents en IA formés au Cameroun s'expatrient (Canada, France, États-Unis), privant le pays de ses profils les plus prometteurs. L'ambition gouvernementale de former 60 000 experts en IA d'ici 2040 se heurte au manque d'équipements dans les universités et à la faible rémunération des enseignants.

Secteurs émergents : lueur d'espoir ?

  1. Fintech : un secteur dominant mais contesté
    Le Mobile Money et les néobanques restent le fer de lance de la Fintech. Cependant, la concurrence s'intensifie avec l'arrivée d'acteurs agiles comme Wave, défiant les opérateurs historiques Orange Money et MTN MoMo.
  2. Agritech : un potentiel sous-exploité
    Le potentiel est énorme avec 60 % de la population active dans l'agriculture, mais les startups du secteur peinent à lever des fonds significatifs (souvent moins de 50 000 dollars US).

Succès notables

  • Prime Energy aux Africa Tech Awards 2025 : la sélection de cette startup parmi 492 candidatures aux Africa Tech Awards 2025 démontre l'existence d'un vivier de talents, même si c'est la deuxième fois qu'une startup camerounaise atteint cette étape.
  • Y'ello Tech Summit: l'événement de juin 2025 à Douala est encourageant et souligne l'implication du secteur privé , mais dommage que ça soit organisé par une multinationale et non par l'État.

Propositions concrètes pour un redressement

  1. Dérégulation du secteur tech : une surréglementation étouffe l'innovation. Le cas Starlink est un exemple flagrant d'une gestion entravant le progrès.
  2. Investissement dans l'Infrastructure de base : avant de viser l'IA, il faut garantir une énergie stable (24h/24), un internet haut débit abordable, et des infrastructures routières adaptées au e-commerce.
  3. Création d'un fonds souverain tech : un fonds public-privé camerounais, doté par exemple de 100 millions F.CFA par startup prometteuse, pourrait stimuler l'écosystème.
  4. Formation orientée métiers : Les universités doivent privilégier la formation pratique : développeurs, data scientists, chefs de produit, plutôt que des théoriciens.

Le Cameroun face à l'heure des choix

Critère Cameroun Rwanda Sénégal
Startup act Non Oui Oui
Pénétration internet (%) 42 52 58
Facilité de faire des affaires (rang mondial) 167e 38e 123e
Investissement tech/habitant ($) 0,50 8 4
Centres tech majeurs 3 5+ 7+

Le Cameroun est à la croisée des chemins. Avec une population jeune et une position stratégique, le potentiel est là. Mais les 14 millions de dollars levés en 2024 sont un avertissement. Pendant que le pays tergiverse sur Starlink, voit ses talents s'expatrier, et maintient des infrastructures défaillantes, le reste de l'Afrique avance.

Trois scénarios pour 2026 :

  1. Le sursaut : le gouvernement met en œuvre un plan numérique ambitieux (infrastructures, financement, réglementation).
  2. La stagnation : le statu quo perdure, masquant une misère technologique sous quelques succès isolés.
  3. Le décrochage : les talents et entrepreneurs fuient massivement, accentuant le retard du pays.

Le temps presse. Dans la tech, cinq ans de retard équivalent à une génération perdue. Le Cameroun doit agir, ou risquer de devenir un musée technologique en Afrique centrale.