En 2011, les routes camerounaises comptaient 1 588 morts. En 2024, ce chiffre est retombé à 678, selon le bilan présenté au Parlement par le ministre des Transports en novembre 2025. Entre ces deux dates s'est installée une entreprise doualaise et un système de vidéosurveillance embarquée, Ym@ne Driver, devenus la colonne vertébrale numérique de la sécurité routière en zone CEMAC.
D'un garage doualais à une infrastructure continentale
Camtrack voit le jour en 2002 à Douala, fondée par Hilaire Tinen avec deux ingénieurs et un capital de départ de 100 millions de francs CFA. Vingt-quatre ans plus tard, l'entreprise a changé d'échelle : elle revendique 16 000 équipements connectés répartis dans 14 pays africains, au point de devenir une infrastructure numérique que l'automobiliste camerounais côtoie chaque jour sans jamais vraiment la voir.
Ce déploiement trouve son origine dans un constat implacable. En 2011, le Cameroun a enregistré 3 525 accidents de la route, pour un coût économique estimé à plus de 100 milliards de francs CFA par an selon les services du ministère des Transports. Le facteur humain (fatigue, excès de vitesse, distraction au volant) explique l'écrasante majorité de ces drames.
L'objectif, c'est de baisser ce compteur d'infractions
Hilaire Tinen
Face à l'essoufflement des mesures répressives classiques, contrôles routiers et campagnes de sensibilisation en tête, le gouvernement camerounais a changé de doctrine au tournant des années 2020. Plutôt que de sanctionner après l'accident, l'idée devient de corriger le comportement avant qu'il ne dégénère. Ce pari du solutionnisme technologique prend la forme d'un partenariat public privé entre le ministère des Transports et le consortium formé par Camtrack et MTN Cameroon. De cette alliance naît Ym@ne Driver.
Ym@ne Driver, anatomie d'un système de surveillance prédictive
L'architecture du dispositif tient en trois temps. La captation d'abord : quatre caméras intelligentes embarquées, couplées à des capteurs biométriques, analysent en continu le comportement du conducteur (somnolence, distraction, usage du téléphone, non port de la ceinture). La transmission ensuite : les données circulent en temps réel via le réseau MTN Cameroon vers trois destinataires, le ministère des Transports, l'entreprise de transport concernée et une salle de contrôle basée à Douala, où des agents assurent une veille continue, 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, en lien avec le Secrétariat d'État à la Défense et la Délégation générale à la Sûreté nationale. L'alerte enfin : un haut parleur embarqué avertit le chauffeur avant que l'écart de conduite ne se transforme en accident.
Le calendrier de déploiement a suivi une montée en charge prudente. La phase pilote démarre le 28 septembre 2021 sur plusieurs centaines de véhicules de transport interurbain et de marchandises dangereuses. Ses résultats, jugés concluants dès décembre de la même année, débouchent sur la signature d'un contrat de partenariat public privé en février 2022 entre le ministère et le consortium. Une société de projet dédiée, BeS@fe, voit alors le jour pour piloter l'exploitation quotidienne : Camtrack y apporte la technologie de vidéosurveillance intelligente, MTN Cameroon la connectivité. Le dispositif est officiellement généralisé le 16 septembre 2022, avant d'être étendu à l'ensemble du parc de transport interurbain à partir du second trimestre 2025.
Un bilan présenté au Parlement, une contraction inédite

Les chiffres présentés à l'Assemblée nationale en novembre 2025 par le ministre des Transports, Jean Ernest Massena Ngalle Bibehe, dessinent une contraction inédite : moins 49,4 % d'accidents et moins 57,3 % de décès entre 2011 et 2024. Sur le seul mois de janvier 2025, l'algorithme aurait qualifié 296 139 comportements à très haut risque, dont 126 502 excès de vitesse, 84 939 cas de distraction liée au téléphone et 81 676 cas de somnolence, selon le bilan communiqué par les autorités. Le même rapport évoque un recul de 35 % de la consommation d'alcool au volant et de 28 % des excès de vitesse, un effet dissuasif que les spécialistes de la sécurité routière qualifient volontiers de panoptique : le conducteur modère son comportement parce qu'il se sait observé.
Cette trajectoire a valu au Cameroun une reconnaissance continentale. En avril 2025, à l'occasion de la troisième édition des Kofi Annan Road Safety Awards, la délégation camerounaise, conduite par le ministre des Transports, reçoit le prix aux côtés du Nigeria, du Kenya, du Sénégal, de l'Éthiopie et de l'Afrique du Sud. Le jury salue notamment la refonte du permis de conduire, la modernisation du contrôle technique, la dématérialisation des documents de transport et le déploiement de Ym@ne Driver.
Trésor Voyages, ou les limites de la technologie face à l'indiscipline
Cette réussite affichée connaît toutefois une zone d'ombre. Le 1er juillet 2024, un bus de la compagnie Trésor Voyages, reliant Douala à Bafoussam via Dschang, perd ses freins à Santchou, dans le département de la Menoua, percute un poteau électrique et se renverse. Le bilan est lourd : quatre morts, dont trois enfants âgés de 4 à 7 ans, et 29 blessés. Le véhicule était pourtant équipé de Ym@ne Driver. Les enregistrements de la salle de contrôle révèlent un excès de vitesse sur chaussée mouillée et glissante, ainsi que de multiples alertes ignorées par le chauffeur, qui n'a pas réduit son allure malgré les signaux. Les passagers, de leur côté, n'avaient pas bouclé leur ceinture.
L'accident illustre une limite structurelle du dispositif : la technologie détecte et alerte, elle ne remplace pas la décision humaine derrière le volant. Le ministère suspend Trésor Voyages pendant sept jours, avant de prolonger la sanction lorsque la compagnie tente de contourner l'interdiction en faisant transiter ses passagers par sa société sœur, Princesse Voyages.
Au delà de cet épisode, le modèle économique imposé par le consortium a également suscité des résistances. Une partie des transporteurs a demandé un délai supplémentaire d'un an avant l'entrée en vigueur de la généralisation obligatoire, invoquant le coût de l'équipement et de l'abonnement au service. Le débat, encore vif, oppose logique de sécurité publique et contraintes de rentabilité d'un secteur du transport interurbain historiquement fragile.
Biométrie et données personnelles, une zone de turbulences juridiques
À cette contestation économique s'ajoute désormais une incertitude juridique. La loi n° 2024/017 relative à la protection des données à caractère personnel, promulguée le 23 décembre 2024 et décryptée en détail par Econuma, impose aux responsables de traitement, dont la collecte de données biométriques telles que celles captées par les caméras de Ym@ne Driver, de se conformer à des règles strictes de consentement et de conservation avant le 23 juin 2026, sous peine de sanctions pouvant atteindre un milliard de francs CFA. Cette échéance, tout juste dépassée au moment où ces lignes sont écrites, place le dispositif dans une zone grise : aucune clarification officielle n'a pour l'instant précisé si la surveillance biométrique des chauffeurs, collectée dans un cadre de sécurité publique, relève du même régime que les données commerciales détaillées dans les dix points essentiels de la nouvelle loi recensés par la rédaction.
De la sécurité routière à la plateforme logistique
La généralisation du dispositif ne s'arrête plus à la sécurité des passagers. Elle couvre désormais le transport de marchandises, de produits dangereux et de grumes, un glissement qui transforme Camtrack en fournisseur de données logistiques pour transporteurs, chargeurs et assureurs. Cette bascule s'inscrit dans une tendance plus large de digitalisation de la chaîne logistique camerounaise, comme l'illustre la plateforme de facturation en ligne déployée par Africa Global Logistics au terminal à conteneurs de Kribi, ou la montée en puissance de la logistique connectée dans l'e-commerce camerounais.
Pour tenir ce rôle de plateforme de données, Camtrack s'appuie sur un écosystème de partenaires technologiques internationaux. L'entreprise camerounaise figure parmi les partenaires les plus actifs du réseau Wialon en Afrique, et a signé en août 2021 un accord avec l'américain Trimble, leader mondial de la géolocalisation, pour distribuer ses solutions de télédétection sur le marché camerounais. MTN Cameroun, de son côté, reste le fournisseur de connectivité qui irrigue l'ensemble du dispositif.
Cette architecture de bout en bout intéresse aussi un secteur connexe, celui du tourisme, où la fiabilité du transport interurbain conditionne directement l'expérience du voyageur. À Yaoundé, la deuxième édition de la foire GTS sur le tourisme international a d'ailleurs rappelé combien la mobilité sécurisée reste un prérequis silencieux de l'attractivité touristique du pays.
2026, l'année de la consolidation
Reste à transformer cette avance en position durable. Le marché mondial de la télématique se consolide autour d'acteurs disposant de capacités de calcul et de bases de données massives, tandis que montent les attentes en matière d'intelligence artificielle prédictive et de souveraineté des données, un débat que le déploiement de l'IA dans d'autres sphères du pouvoir camerounais a récemment remis sur le devant de la scène. Camtrack devra défendre sa position de pionnier face à des concurrents internationaux mieux capitalisés, tout en répondant aux attentes des transporteurs sur le coût du service et aux exigences des régulateurs sur la protection des données.
« L'objectif, c'est de baisser ce compteur d'infractions », résume Hilaire Tinen, fondateur et directeur général de Camtrack. Vingt-quatre ans après sa création dans un garage doualais, l'entreprise entend faire des routes camerounaises un modèle de sécurité routière numérique pour le continent.
Pour approfondir les mutations numériques qui redessinent l'économie camerounaise, la rubrique Go Digital d'Econuma recense les dernières analyses sur le sujet.
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Sources : Agence Ecofin, ActuCameroun, Journal du Cameroun, Bougna.net, Koaci, 237online, Kofi Annan Foundation / UNECA (Kofi Annan Road Safety Award 2025), CIO Mag et PRC.cm (Loi n° 2024/017), Prosygma Cameroun et Le Financier d'Afrique (partenariat Camtrack Trimble), BeSafe.cm, LinkedIn CAMTRACK, bilan chiffré transmis à la rédaction et présenté au Parlement par le ministère des Transports (novembre 2025).
