Un porte-conteneurs de 24 000 EVP à quai à Kribi. Un entrepôt de 16 000 mètres carrés inauguré à Douala par Maersk. Un plan d'investissement de 12 milliards de FCFA pour AGL, en hausse de 71% sur un an. Pendant que DHL Group engage plus de 300 millions d'euros pour accélérer sa croissance commerciale à travers l'Afrique subsaharienne, une question traverse les couloirs feutrés du transport international : qui, parmi les géants mondiaux du fret, mise vraiment sur l'Afrique centrale, et qui se contente d'observer de loin ? Amazon Logistics, justement, n'a toujours pas posé un seul entrepôt au Cameroun. Le contraste dessine une carte à deux vitesses, où les infrastructures portuaires avancent plus vite que la promesse du "tout, tout de suite" venue d'ailleurs.

Kribi et Douala, les deux moteurs du hub CEMAC

Le port en eau profonde de Kribi a franchi une étape décisive en 2025 avec la mise en service de son deuxième terminal à conteneurs. La capacité annuelle passe de 300 000 à environ un million d'EVP (équivalent vingt pieds), portée par un quai étendu de 350 à 1065 mètres et cinq nouvelles grues STS. Kribi Conteneurs Terminal (KCT), concession détenue pour 25 ans par un consortium associant Africa Global Logistics (AGL, ex-Bolloré Africa Logistics, filiale du groupe MSC depuis fin 2022), CMA CGM et le chinois CHEC, absorbe une part croissante du trafic destiné au Tchad, à la République centrafricaine et, à terme, au nord du Congo. Un accord de financement signé en 2025 pour la ligne ferroviaire Kribi-Édéa doit compléter le dispositif en fluidifiant l'évacuation du minerai et des conteneurs vers l'arrière-pays.

Douala, qui concentre encore près de 95% du commerce maritime du pays, ne reste pas en retrait. Le Port Autonome de Douala (PAD) et Africa Ports Development (APD) ont lancé en mai 2025 le financement d'un terminal mixte vraquier de 282 milliards de FCFA à Bonabéri : 36 hectares, 1000 mètres linéaires de quai, des silos de 120 000 tonnes, pensés pour le trafic minier et agroalimentaire vers le Tchad, la Centrafrique et le Congo. Premier quai attendu en 2028, plus de 4000 emplois directs et indirects annoncés, et 258 milliards de FCFA de retombées cumulées sur 25 ans pour l'État et le PAD. Ensemble, Douala et Kribi ont traité 1455 milliards de FCFA d'échanges au deuxième trimestre 2025, en hausse de 9% sur un an.

DHL, Maersk, MSC : la bataille se joue aussi dans l'entrepôt

DHL Group a confirmé en octobre 2025 un investissement de plus de 300 millions d'euros pour accélérer sa croissance commerciale à travers l'Afrique subsaharienne, région qui affichait la plus forte progression mondiale des échanges au premier semestre 2025 (+10% en glissement annuel). La division DHL Global Forwarding cible trois axes pour le Cameroun et ses voisins : l'énergie et les projets industriels, la chaîne du froid pour les exportateurs agricoles et horticoles, ainsi que les sciences de la vie et la santé. Le groupe allemand explore par ailleurs de nouveaux relais de croissance dans le pays, selon des informations rapportées par Investir au Cameroun.

Maersk, présent à Douala depuis 1997, a franchi un cap symbolique avec l'ouverture d'un entrepôt de distribution de 16 000 mètres carrés dans la zone portuaire, dédié aux produits de grande consommation (FMCG) pour l'ensemble de l'Afrique centrale. MSC, de son côté, a intégré Kribi dans son offre intermodale porte-à-porte, avec quatre services dédiés dont deux lignes mères (Africa Express et India Africa Service) reliant directement l'Asie et l'Inde au Cameroun, complétées par des liaisons routières vers Yaoundé, N'Djaména et Bangui.

CFAO et AGL, la logistique par la terre et par la route

Moins visible que les porte-conteneurs, CFAO Group pèse tout autant sur les chaînes d'approvisionnement camerounaises. Présent dans 47 des 54 pays du continent pour un chiffre d'affaires supérieur à 6,9 milliards d'euros, le groupe dispose du plus vaste réseau de distribution automobile d'Afrique via CFAO Mobility et CFAO Equipment, en plus d'un centre commercial de référence à Yaoundé, le PlaYce. En avril 2025, CFAO s'est associé à la fondation OPALS pour publier un livre blanc consacré à la sécurisation des circuits de distribution pharmaceutique, un enjeu direct pour l'approvisionnement médical de la sous-région.

AGL, filiale du groupe MSC depuis fin 2022, reste l'opérateur le plus intégré sur le terrain camerounais : gestion du Camrail (unique opérateur ferroviaire du pays), de KCT à Kribi, du Terminal bois du port de Douala et de Bolloré Transport & Logistics Cameroun. Son plan d'investissement 2025 grimpe à 12 milliards de FCFA, en hausse de 71% par rapport aux 7 milliards engagés en 2024. Une partie de cet effort se joue aussi sur le terrain numérique : AGL a doté KCT d'une plateforme de facturation électronique, Ipaki External Site, qui allège la paperasse et l'empreinte carbone du passage portuaire, une brique concrète de ce que l'analyse ECONUMA sur l'e-commerce camerounais en 2026 décrit comme le passage d'une logistique artisanale à une logistique connectée.

Ce qui profite déjà aux chargeurs camerounais, et ce qui attendra

Pour un exportateur de cacao, de bois ou de caoutchouc installé dans le sud du pays, le triplement de la capacité de Kribi se traduit concrètement par moins de ruptures de charge, des rotations directes vers l'Asie et l'Europe, et des délais resserrés. L'entrepôt Maersk de Douala offre aux importateurs de biens de consommation un stockage local qui réduit la dépendance aux ports voisins. La facturation électronique d'AGL, elle, allège une charge administrative qui pesait sur chaque conteneur sortant de Kribi. Le paiement des droits de douane suit la même logique de simplification : la carte VISA BGFIBank associée au GUCE permet désormais de régler les formalités en un clic, une étape de plus vers une chaîne logistique entièrement dématérialisée. 

Ce qui reste hors de portée à court terme tient en un nom : Amazon. La plateforme américaine ne propose toujours aucune livraison directe vers le Cameroun, faute d'accord logistique local, ce qui pousse les acheteurs vers des relais de réexpédition installés en France ou ailleurs en Europe. Le marché camerounais du commerce électronique, estimé à 811 millions de dollars en 2025 et en croissance de 11,5% selon Statista, reste pourtant l'un des plus dynamiques de la sous-région, mais son dernier kilomètre bute sur l'absence d'adressage fiable, un obstacle que l'analyse ECONUMA sur la maturité du e-commerce camerounais en 2026 documente en détail. Le terminal vraquier de Bonabéri, lui, ne livrera son premier quai qu'en 2028. Entre les grues qui tournent déjà à Kribi et la promesse d'un fret aussi rapide qu'à Marrakech ou à Lagos, l'Afrique centrale avance à deux vitesses : rapide sur les grandes infrastructures portuaires, plus lente sur la dernière ligne droite qui mène jusqu'au client final.

Cette même tension entre promesse numérique et réalité du terrain traverse d'autres pans de l'économie camerounaise, du paiement des droits de douane à la maturité du commerce en ligne. Les dossiers complets sont à retrouver sur ECONUMA Go Digital.