Fin juillet 2026, six semaines. C'est le délai qui sépare le Port Autonome de Douala (PAD) de l'échéance qu'il s'est lui-même fixée : une dématérialisation « totale et effective » de sa plateforme portuaire d'ici septembre. Sous la direction de Cyrus Ngo'o, l'ambition est nette : faire disparaître les frictions physiques qui pèsent sur la compétitivité du premier hub logistique du Cameroun, celui par lequel transite plus de 80 % du commerce international du pays, ainsi qu'une part significative du fret destiné au Tchad et à la République centrafricaine.
Un rapport qui tempère l'enthousiasme.
Le 12 février 2026, un atelier régional tenu à Douala a rendu publics les résultats d'une étude conduite entre 2021 et 2024 par l'Observatoire régional des pratiques anormales (OPA), financée par l'Union européenne et coordonnée sur le plan technique par l'ISSEA. Le constat se veut sans détour : la dématérialisation demeure partielle. L'émission du Titre de transit ou de la Lettre de voiture internationale (LVI) conserve des étapes physiques, ouvrant la voie à des paiements illicites dénoncés par 20 à 30 % des commissionnaires agréés en douane (CAD). Albert Etoundi, président du Syndicat national des transitaires, acconiers et consignataires (Syntac), résume l'enjeu ainsi : « si tout est dématérialisé, on aura trouvé les solutions à tous les problèmes ».
Des surcoûts qui rongent la rentabilité.
L'accumulation des formalités hybrides, levée de caution, pose de balises GPS, traitement SGS, jugées par l'OPA « majoritairement supérieures à la normale », alourdit la facture des transporteurs. Les formalités diverses peuvent grimper jusqu'à 180 000 FCFA par camion, avec des montants particulièrement élevés pour les pesages et la géolocalisation. Le délai moyen de dédouanement s'établit à huit jours, mais certains dossiers s'enlisent jusqu'à 39 jours entre la validation du manifeste et le démarrage effectif des opérations. Les camions, eux, stationnent en moyenne trois jours dans l'enceinte portuaire, un temps mort qui dégrade la rotation des flottes et la fluidité du corridor.
GUCE et CAMCIS existent, l'adoption reste à parfaire.
Le Guichet unique des opérations du commerce extérieur (GUCE) et le système douanier CAMCIS fonctionnent depuis plusieurs années déjà. BGFIBank propose même une carte dédiée pour régler les paiements douaniers via e-GUCE en quelques clics, preuve que l'écosystème bancaire suit le mouvement. Mais l'interopérabilité de ces plateformes bute encore sur des passages aux guichets physiques, notamment pour les contrôles de conformité opérés par SGS, dont Econuma a détaillé la procédure PCA pour les importateurs. Ce sont précisément ces zones de contact résiduelles que l'OPA identifie comme le terreau des pratiques informelles.
Le PAD mise sur un système d'information unique.
Pour combler l'écart, le PAD finalise un système d'informations portuaires appelé à centraliser les données des armateurs, consignataires et acconiers dans un module unique, accessible à l'ensemble des parties prenantes. « Ce système sera totalement opérationnel d'ici le mois de septembre 2026, avec une dématérialisation totale et effective de la plateforme portuaire », affirme Jean-Yves Massouka, chef de la cellule de facilitation des échanges au PAD. En parallèle, une convention signée en novembre 2025 avec Innovendi engage le déploiement d'un réseau 4G/5G dédié, complété par des solutions IoT, de l'edge cloud et des outils de cybersécurité : autant de briques destinées à hisser Douala aux standards internationaux du Smart Port, sans pour autant se substituer au chantier prioritaire de la dématérialisation documentaire.
Kribi suit la même trajectoire.
La même enquête de l'OPA a couvert le port de Kribi, dans le cadre du Programme d'appui à la gouvernance des infrastructures régionales et nationales en Afrique centrale (PAGIRN), également financé par l'UE. Là aussi, la facturation électronique déployée par Africa Global Logistics au Kribi Conteneurs Terminal montre qu'une logistique portuaire connectée n'a rien d'un horizon lointain pour la sous-région. Pour Pierre-Guillaume Boum Bissai, représentant résident de la Commission de la CEMAC, l'OPA « n'est pas un simple instrument de recherche, mais un outil stratégique dont l'ambition finale est de renforcer le commerce et la compétitivité de nos économies ». Lors de cet atelier de février, il évoquait déjà une brigade mixte CEMAC en cours d'opérationnalisation, ainsi qu'un atelier de restitution complémentaire annoncé pour mars 2026 à Yaoundé, à l'intention des institutions du Cameroun, du Tchad et de la RCA. Cinq mois plus tard, aucune communication publique ne permet de confirmer la tenue effective de ce rendez-vous ni ses conclusions.
Ce qui reste à prouver.
Éradiquer les paiements informels, généraliser une tarification forfaitaire traçable, automatiser les ordres de mainlevée : ces chantiers conditionnent la crédibilité de l'échéance de septembre. L'OPA recommande par ailleurs des dispositifs de signalement (numéros verts, plateformes anonymes) et un renforcement des contrôles internes. Pour les PME camerounaises dont la transformation digitale progresse de façon inégale, et pour toute une chaîne d'approvisionnement qui gagne en maturité numérique à mesure que le mobile money s'impose comme colonne vertébrale de la logistique et du commerce en ligne, le sort du Port de Douala dépasse le seul périmètre portuaire. Premier maillon logistique de la zone CEMAC, sa capacité à tenir parole d'ici septembre 2026 dira si la promesse numérique résiste au réel, ou si elle rejoint la longue liste des échéances repoussées.
Pour suivre l'ensemble des avancées de la transformation numérique camerounaise, la rubrique Go Digital d'Econuma référence les initiatives, plateformes et acteurs qui accélèrent ce mouvement.
SOURCES CITÉES
- Port de Douala : vers dématérialisation totale dès septembre 2026 pour fluidifier le passage portuaire, Investir au Cameroun, 17 février 2026 (source principale : rapport OPA, citations Massouka et Etoundi)
- Le Port Autonome de Douala s'allie à Innovendi pour accélérer sa transformation en Smart Port
- Cameroun : le port de Douala confie à Innovendi le déploiement d'un réseau 4G/5G pour devenir un « smart port »
- Econuma, rubrique Go Digital (liens internes détaillés ci-dessus)
- Observatoire Régional des Pratiques Anormales (ORPA/OPA-AC), rapport publié février 2026, période d'observation 2021-2024, financé par Union Européenne, coordination technique ISSEA
- Port Autonome de Douala (PAD), communication sur l'échéance de septembre 2026
- Projet Smart Port, partenariat avec Innovendi
- Albert Etoundi, président Syntac, citation sur les pratiques informelles
- Jean-Yves Massouka, équipe de facilitation des échanges
