Le 12 mai 2026, Orange a officialisé à Paris un câble sous-marin atlantique de nouvelle génération baptisé Via Africa.

Le projet relie l'Europe à l'Afrique du Sud en longeant la façade ouest du continent. Atterrissages confirmés en Mauritanie, au Sénégal, en Guinée, en Côte d'Ivoire et au Nigeria. La liste s'arrête là. Le Cameroun n'y figure pas. Le Gabon non plus. Le Congo, la RDC, le Tchad : absents des plans initiaux.

Ce que mars 2024 a révélé

Le 14 mars 2024, un glissement de terrain sous-marin au large d'Abidjan a sectionné simultanément quatre câbles critiques : ACE, SAT-3, WACS et MainOne. Ces infrastructures convergeaient dans le même couloir géologique à haut risque, ce qui a rendu les protocoles de redondance inopérants dès le premier impact. Pour le Cameroun, le choc a été particulièrement brutal.

SAT-3, dont le point d'atterrissement est à Douala même, est tombé. WACS, principal câble de secours depuis Batoke (Limbé), est tombé simultanément. Le seul câble resté opérationnel, SAIL, atterrissant à Kribi, fonctionnait à 16 % de sa capacité. Il n'avait pas été dimensionné pour absorber un basculement d'urgence. EcoMatin et Investir au Cameroun ont documenté une paralysie quasi totale des activités numériques à Douala dès la matinée du 14 : paiements mobiles bloqués, opérations bancaires en arrêt, logistique portuaire désorganisée. Les pertes ont été estimées à plus d'un demi-milliard de FCFA par jour.

La réparation a pris plusieurs semaines, non par déficit technique, mais par pénurie de navires câbliers. Moins de 100 navires spécialisés opèrent à l'échelle mondiale. Trois desservent l'Afrique. Via Africa ne prévoit pas d'adresser cette contrainte logistique.

Ce que Via Africa est, et pourquoi le Cameroun en est absent

Le projet fonctionne sur un modèle « open cable » : co-investissement, gouvernance partagée, tracé atlantique conçu précisément pour éviter les zones géologiques responsables de la catastrophe de 2024. Le consortium réunit Sonatel, Orange Côte d'Ivoire, Silverlinks (groupe Axian), GUILAB, International Mauritania Telecom et Canalink. Orange Cameroun n'en fait pas partie.

La logique est commerciale, pas géopolitique. L'Afrique de l'Ouest atlantique concentre les volumes de trafic les plus élevés du continent, les densités de population côtière les plus importantes et les hubs d'interconnexion les plus matures. L'Afrique centrale, plus enclavée, plus fragmentée en matière de régulation, moins dotée en stations d'atterrissage opérationnelles, n'entre pas dans l'équation initiale d'un consortium privé qui arbitre sur la rentabilité de chaque segment.

Les retombées réelles pour le Cameroun

Via Africa déchargera du trafic sur les nœuds de Lagos et d'Abidjan, ce qui peut théoriquement libérer de la capacité sur ACE, le câble qui relie Kribi à l'Europe depuis 2012. La retombée la plus probable est une légère amélioration de la qualité de service sans investissement supplémentaire. La retombée tarifaire est la moins probable à court terme.

En Afrique subsaharienne, le coût de l'internet représente environ 20 % du revenu mensuel moyen, le ratio le plus élevé au monde. La cause structurelle n'est pas le manque de bande passante sous-marine : ce sont les monopoles sur les segments terrestres, les taxes de licence et le contrôle historique de CAMTEL sur l'accès aux stations d'atterrissage. Sans réforme réglementaire imposée par l'ART, l'augmentation de bande passante atlantique sera absorbée par les intermédiaires.

Le satellite : palliatif, pas stratégie

Starlink, déployé progressivement au Cameroun depuis 2023, a montré pendant la panne de mars 2024 une capacité à maintenir une connectivité partielle pour les entreprises équipées, à des tarifs prohibitifs pour la majorité des usages professionnels. OneWeb, via son accord de distribution avec Orange, représente un levier complémentaire pour les zones rurales. Ces solutions comblent partiellement les creux de résilience. Elles ne remplacent pas un câble sous-marin.

Ce que l'Afrique centrale doit faire maintenant

Le consortium Via Africa est explicitement ouvert à de nouveaux membres. Le tracé définitif n'est pas encore arrêté. La fenêtre pour que Kribi devienne un point d'atterrissage sur la route vers l'Afrique du Sud reste ouverte, mais elle se fermera dès la finalisation de l'étude de faisabilité technico-économique.

Une démarche active du gouvernement camerounais et d'Orange Cameroun, appuyée par une démonstration de la viabilité économique du trafic sous-régional incluant le Gabon, le Congo et la RDC, est la condition nécessaire. Personne ne posera un câble à Kribi par altruisme infrastructurel.

En parallèle, les leviers les plus rapides sont réglementaires : forcer l'accès partagé aux stations d'atterrissage, dégrouper le marché de gros de la bande passante internationale, accélérer l'interconnexion terrestre avec le Nigeria et le Gabon via le CAB (Central African Backbone), dont plusieurs segments restent incomplets. La vraie fracture de l'Afrique centrale est intérieure. Via Africa n'y changera rien tant que la régulation locale ne bougera pas.