Au Campus Numérique Francophone de l'Agence Universitaire de la Francophonie, sur le boulevard de la Réunification à Ngoa-Ekellé, une idée se transforme en objet sans qu'aucun capital de départ ne soit exigé. L'Ongola FabLab occupe ce site depuis 2016, né d'un partenariat entre l'AUF et la Fondation Orange. Sa proposition tient en une équation simple : remplacer l'argent par la machine comme condition d'entrée dans la fabrication. Étudiants, designers, artisans traditionnels et ingénieurs y partagent le même parc d'outils numériques, dans une capitale où l'accès aux infrastructures de production physique demeure le premier obstacle pour quiconque veut produire avant de vendre.
Le laboratoire repose sur deux modes d'accès. Le site fixe de Ngoa-Ekellé, ouvert en permanence, demande une cotisation modulée selon le statut socio-économique de l'adhérent, contre l'engagement de documenter chaque projet en open-source et de participer à la maintenance des machines. L'unité mobile, baptisée Yaoundé fabrique et lancée en 2019, déplace ce même parc technologique au cœur des quartiers, là où le prix du transport urbain suffirait à exclure un apprenti motivé. Le récit de cette installation itinérante, raconté dans le dossier qu'ECONUMA consacre à l'arrivée du FabLab mobile dans la capitale, trouve sa traduction la plus récente au printemps 2026 : du 23 mars au 2 avril, une résidence de dix jours s'est tenue sur l'esplanade de la Mairie de Yaoundé III, sous la référence communale N° 000005/2026/C/SG/CADCD. Aucun diplôme n'est requis pour s'inscrire. Quinze ans révolus, en revanche, le sont. Les candidatures aux prochaines résidences se centralisent au secrétariat communal d'Efoulan, porte 305.

Cinq familles de machines composent l'arsenal du laboratoire. L'impression 3D, sur des imprimantes Ultimaker, façonne prothèses médicales et maquettes d'architecture. La découpe laser grave bois, plexiglas et cuir pour la signalétique urbaine ou l'ébénisterie d'art. Le fraisage CNC usine du mobilier sur mesure. La broderie numérique programme des motifs vectoriels sur textile, au service de la confection sur mesure et de la mode ethnique. Les kits Arduino, enfin, initient à la robotique et à l'agritech, du capteur d'irrigation au prototype domotique. Cette montée en gamme technique transforme progressivement Ngoa-Ekellé, quartier universitaire plus connu pour ses amphithéâtres que pour ses ateliers, en pôle de production. ECONUMA a documenté l’avènement de cette mutation dans sa rubrique "tech event" consacré à l'industrie 4.0 qui s'installe à Ngoa-Ekellé, où le filament plastique tient désormais lieu de capital de départ pour des créateurs exclus du système bancaire.
Les projets sortis du laboratoire mesurent cet impact. Geta Mania, une babouche thérapeutique en bois conçue par deux jeunes créateurs, a marié essences locales et tissus traditionnels jusqu'à réduire de 80% le temps d'assemblage manuel ; le projet a été présélectionné pour la finale internationale du challenge Art Maker de la Fondation Orange. Trois autres apprentis, formés à l'Arduino et à la broderie numérique, ont mis au point une veste lumineuse pour les agents de sécurité routière, une chemise thermorégulée et un prototype de prévention cardiovasculaire encore en phase d'optimisation.
Pendant la pandémie de Covid-19, le laboratoire a mobilisé ses découpeuses laser pour produire et distribuer plus de 6 000 visières de protection aux structures sanitaires régionales, malgré la pénurie locale de feuilles de polymère transparent. Un partenariat avec le réseau Beneficial.Bio a également permis d’équiper des laboratoires de recherche en biologie à moindre coût, grâce à l’impression de supports de pipettes et d’agitateurs incubateurs, réduisant ainsi la dépendance aux importations coûteuses de matériel scientifique.
Le financement initial de l'AUF et de la Fondation Orange ne couvrait que les trois premières années d'exercice. L'établissement diversifie désormais ses revenus vers la prestation de services aux entreprises : recherche et développement externalisée pour les PME, formations professionnelles en CAO, location d'espaces de prototypage industriel. Reste la question des intrants. Yaoundé fabrique ce que le marché camerounais n'importe pas encore, et importe ce que Yaoundé ne sait pas encore fabriquer : filaments techniques, cartes Arduino d'origine, tubes laser de rechange traversent de longs délais douaniers avant d'atteindre Ngoa-Ekellé. Le réseau national compte aussi le Yansokilab et le WouriLab à Douala, taillés pour les enjeux portuaires, le Radiolab à Kribi, orienté signaux côtiers, et le Sahel Fablab à Ngaoundéré, arrimé aux problématiques agricoles soudano-sahéliennes.
