À Yaoundé, ce mardi 8 septembre 2026, le Cameroun a posé la première pierre numérique de ses villes intelligentes, en présence d'Anacláudia Rossbach, directrice exécutive d'ONU-Habitat. Fruit de deux ans de travaux entre le MINHDU, le MINPOSTEL et l'agence onusienne, et adossé à la Stratégie nationale de développement 2030, le plan mise sur le numérique et l'intelligence artificielle pour reprendre la main sur le foncier, la mobilité urbaine, l'assainissement et la gouvernance locale. L'ambition séduit. Les chiffres refroidissent. Le taux d'urbanisation est passé de 28,5 % en 1976 à 59,4 % en 2022, et vise 68,4 % en 2050. Yaoundé et Douala dépassent chacune 3,5 millions d'habitants. Le déficit de logements atteint 2,5 millions d'unités. Avant l'application, il faut le courant qui la fait tenir et le titre qui la légitime.

Derrière les capteurs et les tableaux de bord, une contrainte décide de tout. Sans électricité stable, rien ne s'allume. Sans collecte des déchets, rien ne dure. Selon l'exposé du programme de gouvernance urbaine du MINHDU, les grands centres ne ramassent que 45 % des 3 087 tonnes d'ordures produites chaque jour, et la vitesse moyenne tombe à 7 ou 8 km/h aux heures pleines.

Le signal le plus clair vient de Douala. Le groupe américain Cybastion y projette près de 42,3 milliards de FCFA, environ 75 millions de dollars, pour un data center dopé à l'intelligence artificielle, adossé à sa propre centrale électrique. Un centre de données livré avec son courant, l'aveu est limpide, l'énergie précède le calcul. Ce socle relève d'abord des communes, dont la montée en compétence, détaillée dans le dossier d'ECONUMA sur la transformation numérique des collectivités locales, reste très inégale.

Une fois l'énergie sécurisée, le numérique devient un outil d'optimisation plutôt qu'un décor. Le premier chantier utile porte un nom, le cadastre. Le déficit de logements est d'abord un problème foncier. Près de 97 % des constructions relèvent de l'auto-construction non titrée, impropre au crédit bancaire, et les programmes publics n'ont livré que 3 585 logements sociaux à ce jour. S'y ajoute une TVA de 10 % instaurée en 2026 sur le logement social, que les travaux du CREDUDA et de la MIPROMALO sur les matériaux locaux cherchent à compenser en abaissant les coûts. Numériser le cadastre par l'IA et la géolocalisation, sécuriser les titres, accélérer leur délivrance à Yaoundé et Douala, voilà comment la donnée débloque l'investissement privé. Le Cameroun avance déjà, comme le montre la stratégie nationale d'intelligence artificielle décryptée par ECONUMA à travers le cas ST Digital.

Reste la géographie, et l'argent. Une ville intelligente limitée à Yaoundé et Douala élargit la fracture au lieu de la réduire. Le plan tisse pourtant un maillage plus large, économie circulaire à Bafoussam, logistique portuaire à Kribi, contrats de ville pour des communes émergentes comme Limbé, Bamenda ou Sangmélima. Les villes exposées le savent, inondations récurrentes des bas-fonds à Douala, érosion des pentes à Bafoussam, et le plan promet d'intégrer les données de l'Observatoire national sur les changements climatiques pour modéliser les risques et capter les financements internationaux dédiés.

Les moyens, eux, restent asymétriques. Orange Cameroun a injecté 1,5 milliard de FCFA dans ses Orange Digital Centers, quand le portefeuille du MINHDU adossé à la Banque mondiale et au C2D dépasse 400 milliards. Le Bus Rapid Transit de Douala, où l'État a absorbé un déficit de 104,6 milliards de FCFA, rappelle le prix du béton quand la donnée manque. ONU-Habitat n'agit pas en bailleur mais en catalyseur technique, la phase I du plan ayant été bouclée sur 50 millions de FCFA du budget public. La décentralisation numérique reste un test grandeur nature, que le dossier d'ECONUMA sur les Orange Digital Center dans les villes secondaires a documenté sur le terrain.

Le plan s'échelonne jusqu'en 2030, du cadrage aux pilotes de cadastre, puis aux guichets uniques numériques. La priorité tient en une image, un socle à deux verrous, l'énergie stable et le foncier sécurisé. D'abord le courant et le titre, ensuite les capteurs et les algorithmes, enfin les transports et la valorisation des déchets. La ville intelligente se mesurera moins au nombre d'applications qu'au nombre de quartiers où l'eau coule, où les ordures partent, où le titre existe. Le numérique éclaire la ville. L'énergie et le droit la fondent. Une inconnue demeure, le Cameroun tiendra-t-il l'ordre de ses priorités.