Le 15 juillet 2026, l'Office du baccalauréat du Cameroun a proclamé les résultats de la session : 130 772 candidats présents aux épreuves écrites du baccalauréat général, 55 108 admis, soit 42,14 %. Les 75 664 autres candidats constituent un public potentiel considérable pour les solutions de rattrapage et de préparation aux examens. Pour beaucoup d’entre eux, le premier geste est désormais numérique : ouvrir le Play Store et rechercher « révision maths terminale ». Ce que le magasin d’applications leur propose mérite attention, car il éclaire la place réservée à l’Afrique centrale francophone dans les stratégies des grandes plateformes d’apprentissage.

Le contexte renforce l’acuité de cette question. Après le recul historique de 2024, à 37,26%, le taux de réussite avait rebondi à 47,45% en 2025, avant de revenir à 42,14% en 2026. La baisse est de 5,31 points par rapport à la session précédente. Entre le point bas de 2024 et le point haut de 2025, l’écart atteint 10,19 points : une volatilité qui rend structurel le besoin de soutien scolaire, de consolidation des acquis et de préparation autonome.

Trois noms dominent le marché mondial de l'apprentissage mobile grand public : Khan Academy, la fondation américaine à but non lucratif ; Duolingo, la licorne de Pittsburgh cotée au Nasdaq ; uLesson, la référence africaine, née à Lagos en 2019 sous l'impulsion de Sim Shagaya. Les trois sont disponibles depuis Yaoundé, Douala, Libreville ou Brazzaville. Aucune des trois ne propose à un élève de Terminale C camerounais un parcours réellement aligné sur le programme qu'il devra restituer devant l'Office du baccalauréat.

Khan Academy parle français, mais pas celui de nos programmes

C'est la plateforme la plus avancée du lot sur le terrain francophone, et de loin. La traduction du catalogue vidéo a été portée en France par Bibliothèques Sans Frontières, qui a ensuite déployé des projets pilotes en Afrique francophone, notamment au Centre de lecture et d'animation culturelle de Yaoundé. La version allégée hors ligne, KA Lite, a circulé au Cameroun bien avant que la 4G ne devienne un standard urbain. Sur le papier, l'offre coche presque toutes les cases : gratuité totale, mathématiques du primaire au supérieur, physique, chimie, économie.

Le point de friction est ailleurs. L'équipe francophone revendique une logique d'adaptation, c'est-à-dire un calage sur les programmes scolaires français, avec des références culturelles hexagonales. Un élève de Yaoundé y retrouvera l'essentiel des notions, dans un ordre qui n'est pas le sien, avec des exemples qui ne sont pas les siens, et sans le format d'épreuve qu'il rencontrera en salle d'examen. La différence paraît cosmétique vue de loin. Elle ne l'est pas quand la révision se fait à trois semaines de la session.

Le déséquilibre se lit encore plus nettement sur Khanmigo, le tuteur conversationnel lancé par la fondation. Le français figure bien parmi les quarante-trois langues supportées. Mais l'organisation précise elle-même que seuls l'anglais, l'hindi, l'espagnol et le portugais ont été entièrement testés en qualité. Le francophone est servi, pas garanti. À cela s'ajoute une barrière que les développeurs locaux connaissent par cœur : l'abonnement, facturé 4 dollars par mois ou 44 dollars par an, suppose une carte bancaire internationale que la très grande majorité des ménages camerounais ne possède pas.

uLesson s'arrête là où commence la frontière linguistique

uLesson est le contre-exemple parfait de ce qu'une plateforme peut réussir quand elle épouse un marché. Fondée en 2019, financée à hauteur de 3,1 millions de dollars en amorçage, puis 7,5 millions en série A début 2021 et 15 millions en série B, elle a construit exactement ce qui manque ailleurs : des vidéos courtes, une banque de questions, un mode hors ligne pensé pour les connexions instables, et surtout un adossement strict aux référentiels d'examen locaux.

Lesquels, précisément ? WAEC, NECO, JAMB, BECE, GCE, GCSE et A-level. La liste des pays couverts suit la même logique : Nigeria, Ghana, Ouganda, Afrique du Sud, Sierra Leone, Liberia, Gambie, Kenya, Rwanda, plus les diasporas américaine et britannique. Pas un seul pays d'Afrique centrale francophone. Un élève anglophone du Nord-Ouest ou du Sud-Ouest camerounais peut tirer un bénéfice partiel du catalogue GCE et A-level. Son camarade francophone de Bafoussam ou de Garoua, non.

Le parcours de la société rappelle par ailleurs que le modèle n'a rien d'évident, même en terrain favorable. L'ouverture de centres d'apprentissage physiques en juillet 2021 s'est soldée par une fermeture quelques mois plus tard, la structure de coûts ne tenant pas face à la réalité des paiements. La leçon vaut pour toute la région : ce n'est pas la demande qui manque, c'est la capacité à la servir à un coût soutenable.

Duolingo n'a jamais promis l'école

Le troisième nom est souvent cité par erreur dans les conversations sur l'edtech scolaire africaine. Duolingo est une application d'apprentissage des langues qui a récemment élargi son périmètre aux mathématiques et à la musique. Depuis un compte francophone, on peut apprendre l'anglais, l'espagnol, l'italien, le portugais, ou faire des mathématiques. Le module Math a été enrichi de soixante nouvelles unités couvrant le niveau sixième à troisième, avec de l'algèbre, de la géométrie et des statistiques. Le module Musique s'adresse aux débutants au piano.

C'est utile, c'est même remarquablement bien conçu. Mais ce n'est pas un outil de préparation d'examen, et l'entreprise ne prétend pas le contraire. Assimiler Duolingo à une solution de soutien scolaire revient à confondre un club de lecture avec une bibliothèque universitaire. Là où l'application devient intéressante pour nos marchés, c'est sur le versant employabilité : la maîtrise de l'anglais reste, dans un pays officiellement bilingue, un différenciateur direct sur le marché de l'emploi numérique, comme le montrent régulièrement les analyses ECONUMA sur la formation et l'emploi digital au Cameroun.

Quatre critères, trois plateformes. Aucune ne coche la ligne qui décide de tout pour un candidat au baccalauréat camerounais : l'alignement sur le programme d'examen local.

Pourquoi l'angle mort est structurel, et non accidentel

La tentation serait de conclure au désintérêt. L'explication est plus mécanique, et elle tient en un mot : mutualisation.

Le West African Examinations Council administre un seul et même référentiel pour le Nigeria, le Ghana, la Sierra Leone, le Liberia et la Gambie. Une plateforme qui produit un cours de mathématiques aligné sur le WAEC l'amortit sur un bassin de plus de deux cents millions de personnes, dans une seule langue. Rien de tel en Afrique centrale francophone. Le Cameroun, le Gabon, le Congo, le Tchad et la République centrafricaine organisent chacun leurs propres examens, avec leurs propres progressions et leurs propres barèmes. Le coût de production se démultiplie pendant que la taille du marché adressable se fragmente. Aucun modèle de croissance venu de Palo Alto ou de Lagos ne survit à cette équation.

S'y ajoutent deux frictions bien documentées. La connectivité d'abord : l'Afrique centrale compte environ 72,8 millions d'internautes pour un taux de pénétration régional de 33,6 %, très en deçà de la moyenne continentale. Le Cameroun s'en sort plutôt bien, avec un taux de pénétration mobile qui dépassait 87 % de la population en 2024 et un nombre d'internautes passé de 6,3 à 12,4 millions en sept ans, mais le haut débit mobile plafonne encore autour de 39 %. Le prix ensuite : le gigaoctet se négocie sous la barre du dollar au Cameroun en 2026, ce qui en fait une exception régionale, quand il coûte 8,64 dollars au Tchad et 10,4 dollars en Centrafrique. Une application vidéo lourde n'a aucune chance dans ces conditions tarifaires.

L'espace vacant est une opportunité, à condition de la traiter comme telle

C'est là que le raisonnement bascule. Ce que les grandes plateformes ne peuvent pas rentabiliser, un acteur local peut le construire à une échelle qui lui suffit. Le tissu existe déjà : les bases sectorielles recensent une soixantaine d'entreprises edtech au Cameroun, parmi lesquelles GCEBox, Genius Muna ou Skylon. Akademise School, conçue à Yaoundé avec des équipes à Douala, revendique plus de cent vingt établissements clients pour sa gestion scolaire. EduCam Pro intègre nativement MTN Mobile Money et Orange Money. Dastudy, basée à Douala, fait le pont entre enseignants, auteurs et apprenants. OSIA, développée par Frédéric Ngaba, docteur en mathématiques de l'Université de Yaoundé I, propose un tuteur conversationnel volontairement « tropicalisé », une banque d'épreuves numérisée et un verdict d'orientation prévisionnel.

Quatre principes se dégagent de ce qui fonctionne déjà sur le terrain, et de ce qui a échoué ailleurs.

Le hors ligne n'est pas une option, c'est le socle. Le succès initial d'uLesson tenait autant à son dongle USB qu'à la qualité de ses vidéos. Toute solution qui suppose une connexion permanente exclut d'emblée les zones rurales et périurbaines.

Le paiement doit épouser le mobile money. Un abonnement facturé en dollars sur carte internationale ferme la porte à la majorité des familles. Le fractionnement hebdomadaire, déjà pratiqué par les opérateurs télécoms sur les forfaits data, est le vrai format de référence.

L'alignement curriculaire est le seul avantage défendable. C'est précisément ce que les géants ne feront pas, faute d'amortissement possible. C'est donc le terrain où un acteur camerounais, gabonais ou congolais reste structurellement imbattable.

La distribution passe par l'écosystème, pas par le budget publicitaire. Les guichets existent : l'accélérateur Orange Fab, qui a fait de la e-éducation l'une de ses verticales prioritaires, le programme Ubuntu d'ActivSpaces, ou encore les appels à projets éducation de la Fondation Orange Cameroun. Les infrastructures publiques suivent également, à l'image du e-container installé en mars 2025 à l'école publique de Bilonguè, à Douala, pour 1 200 élèves de 6 à 14 ans.

Ce que la carte raconte vraiment

Khan Academy a traduit, sans localiser. uLesson a localisé, mais ailleurs. Duolingo a construit autre chose, et l'assume. Ces trois positions ne sont pas des échecs, ce sont des choix rationnels dictés par une géographie de marché qui ne joue pas en faveur de l'Afrique centrale francophone.

La conséquence pratique est simple à formuler. Il n'y aura pas de sauvetage venu de l'extérieur pour les 130 772 candidats du baccalauréat camerounais et pour les millions d'élèves de la sous-région. Le produit qui répondra à leur besoin sera écrit ici, par des équipes qui connaissent la différence entre une progression de Terminale C et une classe de Terminale S, et qui savent qu'un abonnement se paie en unités mobile money plutôt qu'en dollars.

Cet espace vacant est aujourd'hui la plus grande opportunité non traitée de l'écosystème numérique régional. Pour comprendre qui la travaille déjà, comment se structure la formation aux métiers du numérique et où se situent les financements disponibles, l'ensemble de nos dossiers Go Digital reste le point d'entrée le plus complet.

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