La bulle spéculative de 2021-2022 a purgé l'écosystème du Web3 de ses excès les plus visibles. Ce qu'elle a laissé derrière elle mérite attention : une infrastructure technique et juridique mature, accessible à des coûts que le dernier kilomètre africain peut désormais absorber. Pour un musicien de Yaoundé ou un photographe de Douala, les NFT ne relèvent plus de la finance expérimentale. Ce sont des outils de traçabilité, d'enregistrement de propriété intellectuelle et de monétisation directe. La condition pour les utiliser correctement : comprendre d'abord ce que le droit camerounais garantit déjà, et ce que la blockchain peut y ajouter.
Le cadre juridique de départ est solide. Au Cameroun, le droit d'auteur naît du seul fait de la création : aucune formalité préalable n'est obligatoire selon l'Accord de Bangui de l'OAPI, qui régit dix-sept États dont le Cameroun. En pratique, cependant, l'enregistrement auprès des organismes nationaux constitue la seule preuve opposable devant un tribunal. La SOCILADRA couvre littérature et logiciels (adhésion annuelle : 10 000 FCFA, dépôt d'œuvre : 5 000 FCFA), la SONACAM gère les compositions musicales, la SCAAP prend en charge la photographie et l'audiovisuel. Un dépôt régional à l'OAPI, dont le siège se trouve à Yaoundé, s'élève à 25 000 FCFA et étend la protection à l'échelle continentale. Ces démarches doivent précéder toute opération sur chaîne : la blockchain amplifie une protection existante, elle ne la crée pas.
Ce que le Web3 change concrètement tient à deux mécanismes. Le premier : l'enregistrement numérique de l'antériorité. Lorsqu'un photographe publie son œuvre sous forme de NFT sur Objkt (blockchain Tezos) ou Foundation, il grave dans un registre public infalsifiable la date d'existence et les conditions de cession de cette œuvre. Le second : les redevances programmées. Le standard ERC-721C, développé par le studio Limit Break, permet au créateur de configurer son contrat intelligent pour bloquer automatiquement les places de marché qui ne respectent pas ses conditions de revente. Contrairement à l'ERC-2981, dont les recommandations de redevances restent non contraignantes depuis qu'OpenSea les a rendues facultatives en 2023, l'ERC-721C inscrit les règles directement dans le code, sans dépendance aux décisions des plateformes. Les frais techniques, autrefois prohibitifs, ont chuté depuis la mise à niveau Dencun d'Ethereum : émettre un NFT sur un réseau de seconde couche comme Polygon coûte désormais quelques centimes de dollar.
Les cas documentés au Cameroun sont instructifs. L'Institut Français du Cameroun a lancé en 2024 la formation "Correspondance Crypto Genèse Opus 2", qui a permis l'émergence d'une cohorte d'artistes actifs sur les plateformes décentralisées : Debora Yawdan, artiste visuelle basée à Garoua qui utilise les NFT pour des campagnes contre les violences faites aux femmes, Simon Brice Moussi, photographe spécialisé dans les scènes sportives, ou encore Boris Nzebo et Eric Takukam, artistes établis qui associent œuvres physiques monumentales et certificats cryptographiques. Au Nigeria, le photographe Awelewa a vendu un portrait en noir et blanc capturant la quarantaine de 2020 pour 1 000 dollars en deux heures sur OpenSea.
Trois obstacles réels tempèrent ces données. La volatilité des crypto-actifs expose les revenus à des dépréciations brutales entre la vente et la conversion en FCFA. Les fermetures d'infrastructure créent un risque d'obsolescence : le service Vault de Reddit a fermé au 1er janvier 2026, illustrant la fragilité des outils propriétaires. Sur ce point, la plateforme Ejara, établie à Douala, est la solution de référence pour la zone CEMAC. Agréée par la COSUMAF et enregistrée auprès de l'AMF française, elle permet de convertir des stablecoins en FCFA vers un compte MTN MoMo ou Orange Money à partir de 1 000 FCFA. Elle offre également un compte d'épargne sur obligations d'État tokenisées à 5% annuel, garanti par la BEAC.
Le schéma opérationnel qui se dégage est structuré en trois temps : enregistrer l'œuvre auprès de la SOCILADRA, SONACAM ou SCAAP avant toute émission, déployer un contrat ERC-721C sur un réseau Layer-2 pour sécuriser les redevances, puis configurer une passerelle de conversion vers le Mobile Money via Ejara. Enregistrer. Déployer. Convertir. Ce triptyque transforme une promesse technologique abstraite en flux de trésorerie traçable et juridiquement défendable pour un créateur basé à Douala ou Bafoussam.
