Le 12 octobre 2025 au soir, deux comptages coexistaient au Cameroun. Celui des plateformes, en millions de vues et en points d'engagement. Celui d'Elections Cameroon, en bulletins déposés par 4 668 446 votants. Les deux ne racontaient pas la même campagne. La présidentielle Cameroun 2025 restera comme le premier scrutin national où les états-majors ont piloté leur communication à la métrique, de Yaoundé à Garoua. Quinze jours plus tard, le Conseil constitutionnel proclamait un résultat que personne n'avait lu dans les compteurs sociaux.
Le socle démographique explique une part de l'écart. DataReportal recensait en janvier 2025 12,4 millions d'internautes camerounais, soit 41,9 % d'une population de 29,5 millions, et 5,45 millions d'utilisateurs de réseaux sociaux, soit 18,5 %. Les opérateurs déclaraient 25,5 millions de connexions mobiles actives, l'équivalent de 86,3 % de la population, ratio gonflé par le multi-équipement SIM qui ne compte pas des personnes mais des cartes.
La trajectoire pèse plus lourd que le niveau. Les séries de la Banque mondiale, alimentées par l'Union internationale des télécommunications, situent la pénétration à 36,54 % en 2019, 41,23 % en 2020, 42,04 % en 2021, 41,78 % en 2022 et 41,91 % en 2023. Le taux stagne depuis cinq ans. Une campagne conduite en ligne parlait à moins de la moitié du pays. Six Camerounais sur dix restaient hors d'atteinte, à Bafoussam comme dans les arrondissements ruraux de l'Extrême-Nord. Cette borne, l'analyse ECONUMA du 9 octobre sur les stratégies digitales des candidats la situait trop haut.

Le socle numérique camerounais, sa stagnation depuis 2019 et le résultat proclamé le 27 octobre 2025. Sources : DataReportal, Banque mondiale et UIT, Conseil constitutionnel du Cameroun. Infographie ECONUMA.
Les métriques de campagne racontaient autre chose. Paul Biya réunissait la communauté la plus large sur Facebook, environ 1,1 million d'abonnés, pour le taux d'engagement le plus faible, 1,2 %, sous la moyenne de 1,8 % relevée sur l'échantillon de pages politiques camerounaises suivi par ECONUMA. Cabral Libii atteignait 4,8 %. Hermine Patricia Tomaino Ndam Njoya 3,7 %, sur des bases plus étroites. Sur TikTok, 78 % des abonnés de Cabral Libii avaient entre 18 et 24 ans, contre 30 % pour cette tranche sur le compte Instagram du président sortant. Les formats verticaux courts généraient 4,5 fois plus d'interactions que les publications fixes. Sur YouTube, Paul Biya cumulait 2,8 millions de vues pour 450 000 heures de visionnage, Cabral Libii 4,2 millions de vues pour 385 000 heures : plus de clics, moins d'attention.
Le fait le plus instructif tenait ailleurs. Le hashtag #AllonsVoterPaulBiya a produit 2,7 millions de vues sur TikTok en 90 jours, lancé par une influenceuse, quand le compte officiel du candidat, @prpaulbiya, plafonnait autour de 14 000 abonnés. Le dispositif institutionnel pesait deux cents fois moins que le relais spontané. D'autres candidats travaillaient la proximité : le storydoing de Serge Espoir Matomba, dont la publication Facebook du 29 août 2025 a enregistré 106 000 vues, 1 500 likes et 344 commentaires ; le citizen content de #MonCamerounIdéal ; le dispositif #SecureTheVote de Joshua Osih, orienté monitoring du scrutin et remontée d'incidents selon Naja TV. La guerre de perception décrite dans le dossier ECONUMA sur l'IA et la présidentielle camerounaise se jouait sur ce terrain.
Le 27 octobre 2025, le Conseil constitutionnel a proclamé Paul Biya réélu avec 53,66 % des suffrages, devant Issa Tchiroma Bakary, crédité de 35,19 %, pour une participation de 57,76 %. Issa Tchiroma Bakary a contesté ces résultats. Cabral Libii, premier sur l'engagement et sur l'audience jeune, ne figure pas parmi les deux têtes. Issa Tchiroma Bakary, absent des tableaux de bord numériques, obtient plus d'un tiers des voix par implantation régionale et réseaux communautaires, ressorts qu'aucune plateforme ne mesure. La candidature de Maurice Kamto, rejetée le 5 août 2025, avait par ailleurs laissé une audience d'opposition sans bulletin correspondant. Beaucoup d'audience pour peu de voix, peu d'audience pour beaucoup de voix : la majorité bruyante des plateformes ne recoupait pas la majorité des urnes.
Ni le volume d'abonnés, ni le taux d'engagement, ni la durée de visionnage n'ont annoncé ce 53,66 %. Le compteur social fonctionne comme un thermomètre posé dans une seule pièce de la maison camerounaise : la mesure est juste, la pièce est petite. Pour les communicants de Douala et de Yaoundé, la leçon dépasse le scrutin présidentiel. Les prochaines législatives et municipales se joueront sur le même socle de 41,9 %, à moins que la couverture ne reparte. Les méthodes de conversion d'audience rassemblées dans le Guide Econuma gagneraient à intégrer une variable simple : combien, parmi ces vues, sont inscrites sur les listes électorales.
