Au carrefour de Mvan, les bulldozers du projet « Yaoundé Cœur de Ville » redessinent la gare routière. L'Agence Française de Développement vient d'y débloquer une deuxième tranche de douze milliards de FCFA, portant son concours cumulé à plus de vingt et un, sur un chantier total de quarante-huit virgule cinq milliards de FCFA, mené par Razel Bec sur trente mois. Les carrefours de Mvan et d'Elig-Effa changent de visage. La gare elle-même sera reconstruite. Pourtant, à quelques mètres des grues, la file d'attente devant les guichets reste inchangée, exposée à la poussière du chantier et à l'incertitude sur la disponibilité des sièges. Le paradoxe est là : l'ingénierie civile avance, l'ingénierie numérique du billet peine encore à s'imposer dans les habitudes. LOHCE, MATOA et Travely tentent chacune, à leur manière, de combler cet écart entre le trottoir et l'écran.

LOHCE joue la carte de la profondeur. Fondée en 2017 et forte d'une communauté revendiquée de plus de quinze mille utilisateurs réguliers, la plateforme agit comme le guichet dématérialisé de compagnies historiques telles que Finexs Voyages, Buca, Amour Mezam Express ou Général Express. Chaque achat génère un code alphanumérique transmis par SMS. Reconnu au quai sans connexion active, ce code répond directement à l'instabilité des réseaux mobiles dans certaines gares de province. Le paiement transite par les protocoles USSD, *126# pour MTN Mobile Money ou #150# pour Orange Money, avec la possibilité de désigner un tiers payeur à distance. Une option précieuse pour la diaspora qui finance un trajet depuis l'étranger. Chez Finexs, la granularité va jusqu'à la gestion des bus dits Anti-Covid, capacité réduite à quarante-quatre places, avec ajustement automatique de la différence tarifaire si un véhicule classique remplace un véhicule VIP. Passé les vingt-quatre heures avant le départ, le remboursement devient quasi intégral. En dessous, la pénalité grimpe vite. En cas de litige, un service contentieux reste joignable par SMS, une procédure plus lente qu'un remboursement automatisé, mais adaptée à des zones où l'assistance téléphonique classique reste hors de portée.

MATOA, développée par Makiti, mise sur la vitesse. La dernière version supprime la saisie de l'âge pour se concentrer sur le tarif adulte dès onze ans. Elle regroupe l'aller-retour dans un panier unique. Un billet réservé en trois clics, selon l'éditeur, disponible sur iOS et Android. Le principe reste celui d'une comparaison entre agences, sur des axes couvrant Yaoundé, Douala, Bafoussam, Ngaoundéré, Bertoua et Limbé. Le paiement s'effectue par Mobile Money directement dans l'application, qui délivre ensuite un billet électronique sans repasser par un guichet. Cette approche répond frontalement à une réticence documentée par une enquête d'Econuma sur la méfiance des agences envers les réservations à distance, qui recensait, à Mvan en pleine rentrée scolaire, la faible proportion d'agences réellement présentes en ligne.

Travely, développée par Muntu, revendique une note de 4,9 sur 5, plus de cinquante mille voyageurs actifs et une couverture de plus de deux cents destinations, dont les axes desservis par United Express et General Express. Son différentiateur tient à l'accès hors ligne : itinéraires, cartes et billets restent consultables une fois téléchargés. Un filet de sécurité bienvenu dans un pays où le déficit de connectivité reste un frein documenté à la transformation numérique. La sélection du siège se fait sur un plan interactif de cabine. Un module de planification assisté par intelligence artificielle ajuste les suggestions selon le budget et les habitudes du voyageur, et déclenche des notifications en temps réel en cas de changement d'horaire. Le paiement se conclut en moins de soixante secondes, et l'annulation reste possible jusqu'à deux heures avant le départ, avec remboursement instantané sur le portefeuille Mobile Money de l'usager.

Trois philosophies, donc, pour une même friction. LOHCE mise sur la résilience des zones mal couvertes. MATOA mise sur la rapidité du tunnel d'achat. Travely mise sur la flexibilité de dernière minute et l'accès hors connexion. Aucune de ces applications ne remplace encore le guichet partout, mais chacune grignote, à sa façon, le temps perdu dans la file d'attente. Le mouvement de digitalisation dépasse d'ailleurs la seule billetterie : l'État camerounais travaille aussi à sécuriser numériquement les documents de transport, signe qu'un secteur entier change de nature, pas seulement son guichet. Reste une question de calendrier plutôt que de technologie, à l'heure où les grues de Mvan avancent plus vite que certaines agences : combien de temps les gares camerounaises resteront-elles rénovées en surface et inchangées au comptoir ?