Le trajet commence sur un écran. Il se termine, presque toujours, dans une file d'attente. À Yaoundé, le pôle de Mvan concentre le plus gros trafic interurbain du pays. Douala aligne Akwa et Bonabéri. Ces gares routières ont longtemps incarné la congestion, l'opacité tarifaire et les heures perdues au comptoir. Le transport par autocar assure près de 85 % de la mobilité intérieure camerounaise, loin devant le rail, le fleuve ou l'avion. Une dépendance pareille exige une logistique sans faille. La promesse numérique répondait point par point à ce constat : réserver un siège depuis son domicile, payer par Mobile Money, recevoir un billet électronique, suivre son bus en direct. Sept ans après l'arrivée des premières plateformes de billetterie, le terrain dessine un tableau plus contrasté.
Des applications comme Travely, Matoa ou Tixzy ont construit des interfaces soignées : comparateur de compagnies, carte de sièges interactive, paiement MTN Mobile Money ou Orange Money intégré au parcours d'achat. LOHCE, fondée par l'entrepreneur Fopa Léon Constantin, a choisi une architecture différente. Plutôt qu'un comparateur grand public, la plateforme s'encastre directement dans les systèmes des agences historiques, Finexs Voyages ou Amour Mezam Express en tête. Le paiement transite par USSD (*126# pour MTN, #150# pour Orange), une technologie qui fonctionne sans connexion data active. Le titre de transport arrive ensuite par SMS, sous la forme d'un code alphanumérique court reconnu par l'agent de quai, même hors couverture réseau. Ce choix technique répond à une donnée mesurée : le taux de pénétration internet au Cameroun plafonnait à 41,9 % quand le désamour persistant des agences pour la réservation à distance faisait déjà l'objet d'une enquête de terrain.
Le passager numérique croise pourtant, presque systématiquement, l'agent de guichet. United Express exige la présentation physique du SMS de confirmation 45 minutes avant le départ, sous peine d'annulation pure et simple. Cette contrainte n'a rien d'arbitraire : la loi camerounaise impose un manifeste de voyage physique, contrôlé aux barrages de gendarmerie qui jalonnent les corridors routiers. Aucune liste numérique non homologuée ne le remplace. À cela s'ajoute la pesée des bagages. La franchise gratuite s'arrête à 15 kilogrammes. Au-delà, un tarif réglementé s'applique, de 350 à 1 000 FCFA selon le volume, sur des bascules certifiées. Aucune application ne pèse un sac à distance. Le guichet redevient, mécaniquement, un passage obligé.
L'aléa opérationnel referme la boucle. Un bus VIP remplacé par un car classique, une avarie de dernière minute, un déclassement de flotte : ces situations exigent une régularisation tarifaire que les API Mobile Money ne savent pas encore automatiser. Chez Finexs, un passager ayant payé 7 000 FCFA pour un bus VIP finalement remplacé par un modèle à 6 000 FCFA récupère la différence en espèces, au comptoir. L'inverse arrive aussi : un supplément cash est réclamé si le véhicule affrété coûte plus cher que prévu. Le suivi de trajet, argument publicitaire récurrent, reste largement théorique pour le grand public. Les données GPS des flottes demeurent internes aux compagnies, rarement partagées avec les applications de billetterie par une API dédiée. Le clic promet la fluidité. La route, elle, impose ses propres règles.
La friction financière aggrave le constat. Un billet réservé en ligne chez United Express coûte 500 FCFA de plus qu'un billet payé au comptoir. Les frais Mobile Money s'additionnent, puis la Taxe sur les Transferts d'Argent, fixée à 0,2 % depuis 2022. Le voyageur numérique paie donc une prime pour un parcours qui, malgré tout, le renvoie à la queue physique. Cette accumulation de coûts explique pourquoi l'adoption reste concentrée chez une clientèle technophile, professionnelle, ou dans la diaspora qui finance à distance le trajet d'un proche resté au pays, un usage que le comparatif LOHCE, MATOA, Travely documente avec précision.
Le nœud du problème n'est pas technologique. Il est réglementaire et logistique. Homologuer un manifeste électronique consultable par les forces de l'ordre, intégrer la pesée des bagages au parcours d'achat, connecter les API de paiement à des mécanismes de remboursement dynamique : ces trois chantiers, plus que l'ergonomie d'une application, conditionnent la bascule complète vers le numérique. En attendant, la stratégie la plus efficace au Cameroun n'ignore pas les pannes de réseau ni les contrôles de gendarmerie. Elle les anticipe, à l'image de la résilience USSD développée par LOHCE, renforcée par les investissements récents engagés pour fiabiliser les réseaux mobiles du pays. Combien de temps encore le clic devra-t-il composer avec la file d'attente avant de s'en affranchir tout à fait ?
